Métamorphoses de la ville. de Romulus à Le Corbusier

Pierre Le Vigan, Métamorphoses de la ville, La Barque d’Or éditions

 Nous sommes de plus en plus nombreux à vivre dans des villes. Mais sont-elles encore des villes ? L’immense majorité des urbains vit en fait en banlieue ou dans le périurbain. Nos repères explosent. La France devient moche. Mais le problème des villes est mondial : la France tue ses villes moyennes, mais le monde lui-même devient un immense bidonville. La ville est mise au service exclusif de la consommation de masse. Le refus de la transmission des héritages culturels, les modèles rationalistes, conçus pour des hommes supposés « tous pareils », ont amené l’uniformisation des villes. D’immenses banlieues hérissées de centres commerciaux et de zones d’activité (souvent bien peu actives) se sont développées, comme des tumeurs cancéreuses. Le déracinement est devenu la règle et a fait le malheur des hommes. Les villes connaissent une croissance sans fin, s’abiment dans le gigantisme et l’anomie. La part des terres artificialisées ne cesse de croitre. L’histoire de la ville que relate l’auteur ouvre des pistes de réflexions et donne des raisons d’espérer et d’agir. La ville n’est pas condamnée au grand ensemble, à la marée pavillonnaire et à l’hypermarché. La relocalisation des hommes dans des villes à taille raisonnable (un million d’habitants au maximum), solidaires de leur écosystème, est possible. Les valeurs d’appartenance peuvent primer sur le nomadisme. Mais il faut pour cela rompre avec la domination du libéralisme dans l’économie et la société. Il faut libérer les villes du libre échangisme et de la marchandisation. Il faut démondialiser les villes. Voulons-nous des mégapoles ou des cités humaines ? C’est l’heure du choix.

PLV, avant-propos du livre Métamorphoses de la ville

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Passionnante […] déambulation au sein de la ville antique et moderne que nous propose Pierre Le Vigan dans un solide essai amené à devenir une référence, tant ce panorama des métamorphoses urbaines et citadines, à la manière des travaux universitaires (le jargon ésotérique et les concepts abscons en moins), est systématiquement étayé par d’utiles notes infra-paginales, stimulantes invites à creuser tel ou tel dédale de cette fantastique invention humaine.

L’auteur, urbaniste de profession et essayiste talentueux à la plume trop rare, s’était déjà – trop discrètement – fait remarquer par ses réflexions sur la condition de l’homme moderne et les crises induites par la modernité, faisant de lui un digne continuateur à bas bruit de Hannah Arendt.

Plaidant pour une authentique “décroissance des villes” – sans pour autant sombrer dans un utopique “désurbanisme” –, Le Vigan n’en dresse pas moins un portait vivifiant, parfois sombre ou consternant mais jamais désespéré de cet incessant tiraillement dialectique entre la ville et la campagne, le centre-ville et la banlieue, cette dernière et la zone ultrapériphérique ou périurbaine, rappelant au passage comment se concevaient les cités antiques (concevant la ville comme “une portion de la nature”) et celles de l’époque médiévale (“étape vers le stade national-étatique d’organisation des peuples”).

Surtout, l’auteur met l’accent sur cette constante anthropologique qui fait de l’homme le prisonnier incoercible de son désir prométhéen qui se résume prosaïquement à toujours vouloir construire le paradis sur terre, tendance qui s’est évidemment alourdie, en Europe, d’abord avec le recul (sous la Réforme) puis la quasi-désertion du christianisme. Ainsi constate-t-il l’irréductible divorce entre l’architecture et l’urbanisme, “conséquence du divorce de la forme et de l’être […] et, plus encore, conséquence du souci moderne de la détermination de la vérité comme certitude et rectitude (Descartes)”.

Tandis que “l’architecture n’est plus porteuse d’espérance [et] participe, au contraire, au désenchantement du monde [en] contribuant aux ruptures du lien social”, l’urbanisme en vient à n’être qu’une instance administrative et procédurale de validation des délires architecturaux les plus absolus, le moindre des paradoxes étant que la réglementation se complexifie au fur et à mesure que la ville se déshumanise en tant que cité pour n’apparaître que comme individualisation narcissique des lieux de vie, lesquels se doivent impérativement de répondre à un drastique cahier des charges mêlant accessibilité, sécurité, transparence, mixité, festivisme, etc. La Charte d’Athènes et Le Corbusier voulant faire de la ville “un immense parc” ont bien entendu inspiré cette “dysneylandisation” des villes.

Et que dire de la banlieue qui, depuis la révolution industrielle, ne cesse d’accumuler épithètes péjoratives et jugements définitivement négatifs. Ce phénomène des banlieues périurbaines ou suburbaines s’est, dès l’origine (dernier tiers du XIXe siècle), accompagné d’une prolétarisation allant évidemment de pair avec l’exode rural. Ce mouvement allait contribuer inéluctablement à une redéfinition de la ville qui n’irait guère dans le sens d’un renforcement du lien social. “Les rapports entre les villes et leurs banlieues sont ainsi au cœur de la crise de la ville en tant que crise de l’urbanité”, pose notre essayiste d’un œil lucide. Ancienne entité juridico-politique aux lointains temps féodaux, la banlieue est devenue aujourd’hui synonyme de pleurésie chronique des villes-mondes au point, d’ailleurs, sous l’effet – et les méfaits – de l’occidentalisation des modes de vie, de subsumer le monde.

Sous le patronage souvent revendiqué de Lewis Mumford et Walter Benjamin, Pierre Le Vigan nous invite à repenser la ville d’aujourd’hui et de demain. Il s’agit d’en finir avec les gigantesques et infernales conurbations qui ne sont pas seulement des facilités de communication (voire !) mais induisent une conception artificielle, déracinée, froidement rationaliste, mécaniciste, homogénéisatrice de l’homme et de son milieu. Or, la première écologie consiste précisément à penser l’homme dans sa nature profonde, endogène et exogène.

Aristide Leucate, bvoltaire

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La banlieue contre la ville, un livre de Pierre Le Vigan

Hubert-Félix Thiéfaine chantait « Quand la banlieue descendra sur la ville ». De son coté, Pierre Le Vigan examine comment à la fois la ville et la banlieue souffrent des excès de la modernité. Tout a changé. La ville n’est plus ce qu’elle était, et les banlieues sont bien autres que ce qu’étaient les faubourgs. Les banlieues étaient le prolongement de la ville. Elles se sont retournées contre elle. Elles sont devenues des anti-villes. D’où la question inédite que pose Pierre Le Vigan : la banlieue est-elle contre la ville ? Est-elle l’ennemi de la ville ? Tout autant qu’elle est tout à côté de la ville ? Contre, tout contre, comme disait Sacha Guitry à propos des hommes et des femmes.

L’immense majorité des Français vit en ville, grande ou moyenne. La question intéresse donc tout le monde. Mais qu’est-ce que la ville ? Comment la définir ? La ville est pourtant le propre de l’homme. Ce n’est rien d’autre que le territoire emblématique et symbolique de notre histoire. C’est pourquoi elle est plongée dans la crise de la modernité. Les centres villes sont devenus inabordables, ils sont aussi devenus des musées, sans artisans, sans entreprises, autres que des commerces, et dans le même temps on a assisté à la constitution d’immenses et peu vivables banlieues de grands ensembles ou de pavillons éloignés de tout. Le déracinement est devenu la règle. A quoi bon vouloir la ville  si notre destin est d’être nomade comme on nous le dit de divers horizons.

Pourtant l’homme a toujours besoin d’enracinement. L’homme a besoin de se sentir « chez soi », y compris en ville. Mais il faut pour cela voir à nouveau la ville comme un paysage, la reconstruire comme tel, et réhabiliter la notion d’identité locale, d’habitat, de lieu, de site. Et c’est ce que montre Pierre Le Vigan dans son analyse à la fois historique et anthropologique des rapports de l’homme et de la ville. L’histoire de la ville de Le Vigan ouvre en effet des pistes de réflexions et des raisons d’espérer. L’avenir de la ville n’est écrit nulle part. Entre le grand ensemble et la marée pavillonnaire, d’autres voies sont possibles. Le devenir-banlieue de la ville n’est pas inéluctable. Les idées de notre modernité ont mené la ville là où on sait. D’autres idées peuvent la mener ailleurs. Demain, la ville sauvée de la banlieue ? C’est l’espoir raisonné, raisonnable et argumenté de Pierre Le Vigan.

Jean-Marie Soustrade, Métamag

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Pierre Le Vigan et le cataclysme urbain des temps modernes, par Nicolas Bonnal

Mon ami Pierre urbaniste Le Vigan (la photo de son chat couché sur mon Céline mérite un prix) vient de publier un livre intelligent, émouvant, formidablement documenté et surtout très bien écrit (les urbanistes ont souvent un beau style, comme d’ailleurs les mathématiciens). Ma passion pour la ville et l’urbanisme m’a rendue enchantée cette lecture. Dans mon Mitterrand le grand initié, j’avais beaucoup insisté après d’autres sur la ville, les travaux, et tout le reste chez Mitterrand. Le reste du temps j’ai surtout dénoncé le monde moderne et sa laideur moderne, si éminente depuis la Renaissance (Hugo écrase génialement la Renaissance et son architecture au début de Notre-Dame). Huysmans disait que nous déclinions depuis le XIIIème siècle, comme il avait raison. Mon maître Lewis Mumford, bien cité par Pierre, évoque avec émotion notre fantastique civilisation médiévale, celle de Sienne et de Tolède, et la compare aux « détritus urbains » (Debord reprenant Mumford) qui recouvrent aujourd’hui la planète, en Chine, en Amérique, en Arabie. C’est comme ça. Je laisse la parole à mon ami et à ses maîtres et inspirateurs, notamment le surprenant fils Thorez :

« Paul Thorez, l’un des fils du dirigeant communiste devenu travailleur social, écrivait : ’’J’avais une fois de plus traversé (…) l’agrégat de bric et de broc nomme Ville Nouvelle où je gagnais ma vie à la perdre au jour le jour contre un peu d’argent. (…) C’était donc cela, préfiguré par la Ville Nouvelle, le troisième millénaire en France : des blocs de béton perdus dans des terrains vagues, de faux villages en éléments préfabriqués, les restes pathétiques de quelques hameaux centenaires, vestiges d’un âge révolu – un espace glacé où l’on ne rencontrait âme qui vive entre la migration automobile et ferroviaire du matin et le retour en rangs serrés, suivi d’un véritable couvre-feu. Etrange similitude avec l’avenir radieux, déjà lisible à l’intérieur du cercle de cent neuf kilomètres que dessine autour du Grand Moscou l’autoroute de ceinture. La même combinaison de fausse campagne et de ville supposée, le même ersatz donné pour du tissu urbain de premier choix, le même uniforme. Aux Nouveaux Horizons de Saint- Quentin-en-Yvelines comme aux Novyé Tchériomouchki, « les Nouveaux Sorbiers », les planificateurs qui nous logent, nous vêtent, nous transportent, nous nourrissent, creusaient un gouffre ouvert à la névrose, à la haine du prochain, à la délinquance juvénile. »

Pierre Le Vigan cite ensuite Paul Chemetov, que je citais dans mon Mitterrand (une certaine dimension des Grands Travaux fascinait, je le reconnais). Ici c’est le crétinisme politique et l’arrogance moderniste qui sont humiliées : « Paul Chemetov remarque à ce propos : ‘’Soit le cliché en vogue : la banlieue doit être transformée en ville. C’est un discours fou, qui nous ramène dans une version recyclée de la démesure productiviste dont nous sortons par ailleurs. C’est oublier tout simplement que la banlieue est beaucoup plus vaste que la ville-centre. On a mis dix siècles pour faire Paris – et ce n’est pas fini. Croire qu’en deux septennats – j’allais dire deux mécénats – il est possible de régler les problèmes de ces immensités, c’est tromper les autres et soi-même. Il faut prendre la mesure de ces espaces qui, depuis fort longtemps, ont été le ban de la ville, cette partie centrifugée qui permettait au cœur d’expulser ce qui le désoccupait, ou ce qui l’occupait trop et qui lui donnait une marche, au sens ancien du terme, pour pouvoir fonctionner.’’ 

Enfin, Pierre Le Vigan note à propos de ce monde mué en Las Vegas ou en Disneyworld : « Elle l’est notamment au travers des grands magasins, qui consacrent à la fois le triomphe de la consommation et celui de l’individualisme narcissique. Il se manifeste ainsi une rupture avec la Renaissance : la ville moderne ne se contente plus de se représenter. Elle se donne en spectacle. A l’extrême, ce qui se profile est la ‘’disneylandisation’’ de la ville et du monde  ou encore une ‘’las-vegasisation’’ de l’espace urbain. La modernité urbaine, dans ses premiers moments, a représenté une transition dans laquelle coexistaient des aspects modernes et d’autres traditionnels. Ces aspects traditionnels ont duré jusque dans les années 1950. Il y a eu une longue période de recoupement, de décalage, qui a fait le charme même des villes de nos parents et grands-parents. » 

Pierre Le Vigan cite deux femmes auteurs : Sylvie Brunel et  La planète disneylandisée, éd. Sciences humaines, publiée en 2006 ; Elisabeth Pélegrin-Genel, Des souris dans un labyrinthe. Décrypter les ruses et manipulations de nos espaces quotidiens, La Découverte, 2010.

Le minotaure américain (utopie gnostique devenue débile) n’a pas fini de nous perdre et de nous dévorer.

Enfin, il cite Renaud Camus, très bien inspiré dans cette page : « Plus que de la laideur, à mon avis, le XXe siècle fut le siècle de la camelote. Et rien n’en témoigne mieux que tous ces pavillons qui éclosent le long de toutes les routes et à l’entrée de toutes les villes, petites ou grandes. Ce ne sont pas des maisons, ce sont des idées de maisons. Elles témoignent pour une civilisation qui ne croit plus à elle-même et qui sait qu’elle va mourir, puisqu’elles sont bâties pour ne pas durer, pour dépérir, au mieux pour être remplacées, comme les hommes et les femmes qui les habitent. Elles n’ont rien de ce que Bachelard pouvait célébrer dans sa poétique de la maison. Elles n’ont pas plus de fondement que de fondation. Rien dans la matière qui les constitue n’est tiré de la terre qui les porte, elles ne sont extraites de rien, elles sont comme posées là, tombées d’un ciel vide, sans accord avec le paysage, sans résonance avec ses tonalités, sans vibration sympathique dans l’air. »

C’est ça, Renaud Camus, le grand remplacement des Français a déjà eu lieu ! Les Français de souche sont des idées de Français !

Nicolas Bonnal, sur Métamorphoses de la ville.

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A propos de « avez-vous compris les philosophes ? »

« Il y a beaucoup de façons de définir la philosophie. La meilleure est peut-être de revenir à l’étymologie : la philosophie est un « exercice spirituel » (Pierre Hadot) qui nous permet d’acquérir une vue générale du monde propre à faire naitre en nous la sagesse. C’est en ce sens, comme l’écrit Pierre Le Vigan, qu’elle est la pensée même. En proposant une introduction synthétique à l’œuvre de sept philosophes bien différents, Platon, Aristote, Descartes, Kant, Hegel, Nietzsche et Heidegger, l’auteur ne prétend pas rivaliser avec les innombrables manuels, mais favoriser un dialogue intérieur permettant d’acquérir une connaissance réelle, et non pas notionnelle, de ces grands chemins de pensée. Il y avoir un moyen  de remédier à la « déconstruction » (en fait une démolition) qui a consisté à « détruire et à nier la cohérence et la validité de toutes les grandes constructions de la pensée ». Il rappelle que la grande différence entre la science et la philosophie est qu’ « il n’y a pas de progrès en philosophie ». La philosophie évolue, en faisant sans cesse jaillir de nouveaux systèmes, mais elle ne répond à aucun des critères d’un « progrès » nécessaire, raison pour laquelle, à des millénaires de distance, elle peut rester source d’inspiration. L’ouvrage se conclut par un « postlude » bienvenue, consacré à Empédocle, et à la notion de sphairos (la sphère), qui n’est pas chez lui seulement un commencement, mais une origine : le commencement s’efface dans l’instant même qu’il inaugure, tandis que l’origine, qui ne meurt jamais, ne cesse pour cette raison de produire en tant qu’origine. En peu de pages, beaucoup de pistes de réflexion. Pierre Le Vigan : maître du faire comprendre ».

Alain de Benoist

avez-vous compris les philosophes ? volume 1

Platon, Aristote, Descartes, Kant, Hegel, Nietzsche, Heidegger, suivi de Empédocle

La philosophie n’est pas une forme supérieure de la pensée. C’est la pensée même. Mais c’est la pensée avec du recul sur soi et sur le monde. C’est la mise à distance du réel pour mieux le voir et le comprendre. Tel est le travail des philosophes. « Des textes merveilleusement profitables, car lumineux et remarquablement écrits. (…) Ce petit livre devrait être offert à Noël à toutes nos chères têtes blondes,  de 7 à 77 ans » Michel Marmin